Vue depuis le train sur les voies du transsibérien
Russie

À bord du transsibérien, notes de voyage

En 2016, partant de Russie pour rejoindre le Kazakhstan, je faisais pour la première fois l’expérience des trains russes. Un peu moins de trois ans plus tard, en 2019,  c’est un vieux rêve, celui de voir le Baïkal en hiver, qui m’amena à réaliser une autre envie de longue date : rallier Moscou à Vladivostok.

J’aime les longs voyages en train pour ce qu’ils ont d’apaisant. En suspens, le quotidien ne peut qu’attendre. Notes de ces heures de contemplation sur les voies du mythique transsibérien !

Moscou — Novossibirsk

Le 6 février, 16h20 (GMT+2, Moscou) — Le train démarre. Autour de moi, la routine s’installe. Quitter ses vêtements de ville pour des habits plus confortables, ses chaussures pour ses chaussons, faire son lit. Le train… L’occasion de s’arrêter, casser nos rythmes soutenus, se laisser porter.

Le 6 février, 20h25 (GMT+2, Moscou) — Manifestement, le train a sur moi un effet soporifique. J’ai dormi au moins trois bonnes heures. Au réveil, je me mets en quête du wagon-restaurant. Entre deux voitures, les températures chutent, le gel y règne en maître. Le wagon-restaurant, quant à lui, est étouffant. Presque vide aussi. Sans surprise, la nourriture n’y est pas particulièrement bonne et la bière  une Sibirskaya Korona  trop chaude. Dans la pénombre, je distingue le bord des voies, envahies par la neige.

Le 6 février,  23h (GMT+2, Moscou) — D’abord Irina, puis mon autre voisin de couchette dont je ne connais pas le nom, tous deux s’en sont allés. Deux hommes et une femme les remplacent désormais. Tandis que les uns arrivent à destination, d’autres embarquent pour se rendre toujours plus à l’Est.

Le 7 février, heure ? — J’ai dormi, dormi à n’en plus finir.  Je n’ai aucune idée d’où je suis, ni de l’heure qu’il est. Mon téléphone affiche 13h30, mais je ne suis pas certaine du fuseau horaire dans lequel je me trouve. Perte de repères.

De mon toast d’hier soir (une tranche de pain garnie de salami et  de concombre se battant pour le peu de surface disponible) ou des nouilles instantanées que je suis en train de manger, je ne parviens pas à décider lequel de ces deux repas est le plus satisfaisant. Le paysage est tout blanc. J’aperçois les premières izbas du voyage. Quelques voitures attendent pour traverser la voie ferrée. D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Les distances sont si grandes en Russie.

Le 7 février, 15h10 (GMT+ ?) — « Le pofigisme (…) ce mot russe désigne une attitude face à l’absurdité du monde et à l’imprévisibilité des événements. (…) une résignation joyeuse, désespérée face à ce qu’il advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l’inéluctabilité des choses ne comprennent pas qu’on s’agite dans l’existence (…) Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l’élan. Ils s’abandonnent à vivre ».  Sylvain Tesson, S’abandonner à Vivre

Le 7 février, 19h40 (GMT+5, Iekaterinbourg) — GTM+2, +3, +4, +5. Les changements de fuseau horaire se font progressivement, en douceur. Le temps semble s’écouler plus lentement. Les distances se font plus tangibles. Je parlais hier de se laisser porter par le train… Comme si nous avions le choix, c’est lui qui nous impose son rythme. Nous, passagers, n’avons d’autres options que d’accepter, nous adapter.

Le 8 février, 14h (GMT+6, Omsk) — Nous sommes passés au fuseau horaire suivant, un de plus, plus qu’un. Dans quelques heures, quatre pour être exacte, si peu en comparaison des 40 heures déjà derrière moi, j’arriverai à Novossibirsk. Les rayons du soleil inondent le wagon. Enfin, je vois le ciel russe. Par la fenêtre, un spectacle cyclique de villages aux maisons de bois, de steppes infinies et de forêts de bouleaux.

Hier soir, j’ai rencontré Ilya. À force de persévérance, de signes, d’un mélange français-russe, j’ai compris qu’il était militaire. Il vit à Novossibirsk, mais est originaire de Perm. Il a deux enfants, Gregory et Daria. Plusieurs fois, il m’a demandé pourquoi je traversais la Russie, seule qui plus est. Je n’ai pu lui donner d’autre réponse que « I like Russia ». Il faut dire que c’est difficile d’élaborer, mon russe et son anglais sont très limités. J’ai ensuite fait la connaissance de Julia. Elle vient de Omsk et est serveuse au wagon-restaurant. Son visage s’est illuminé quand je lui ai dit que j’avais un temps exercé le même métier dans mon pays.

Le 8 février, 19h51 (GMT+7, Novossibirsk) — Me voilà donc dans la capitale sibérienne. Devant la gare, le thermomètre indique -29°C. Enveloppée dans mes couches, je ne ressens pas encore le froid, ce qui ne semble pas être le cas de mes voies respiratoires. Dès la descente du train, je me mets à tousser. Mes cheveux, mes cils, mes narines gèlent en moins de cinq minutes. Premier contact avec l’hiver russe.

Novossibirsk — Irkoutsk

Le 10 février — J’ai embarqué pour Irkoutsk dans la nuit. La prodvonista est aux petits soins avec moi. Elle m’a installée, me donne des conseils. Le sac près de la tête ! Enfin, c’est ce que j’ai compris, elle communique avec moi comme elle peut, en russe.

Ce matin, j’ai ouvert les yeux face à un superbe lever de soleil. Villages de bois, églises orthodoxes, manteau blanc, lumière magnifique. Tout ça depuis ma couchette. Je me sens chanceuse.

Le 10 février, 14h45 (GMT+7, Novossibirsk) — Le paysage change. Les steppes ont laissé la place aux collines et vallées. Dans le train, les traits des visages eux aussi ont changé. Je suis bien passée d’Europe en Asie.

Le 11 février, 3h30 (GMT+8, Irkoutsk)  Nous sommes à l’arrêt. Je ne sais pas quelle température il fait dehors, mais le froid est partout, il s’immisce… Les joints des vitres sont gelés. Sur les quais, les prodvonistas s’affairent. Je suis admirative face à leur travail. Véritables femmes (parfois hommes) à tout faire : gestion des départs/arrivées, nettoyage des wagons, dégel du train, … et disponibles à toute heure du jour, de la nuit. Le métier ne me semble pas des plus faciles.

Le 11 février,  7h40 (GMT+8, Ikroutsk) — Je suis bien arrivée à Irkoutsk. Pas moins de 1435 kilomètres et 29 heures de train me séparent désormais de Novossibirsk. Il fait -32°C.

Irkoutsk — Oulan Oude

Le 22 février — Les dix derniers jours ont été marqués par la réalisation d’un vieux rêve, celui de fouler la glace du lac Baïkal. Bien au-delà de ça, j’ai aussi fait quelques belles rencontres. C’est donc avec un réel pincement au coeur que je quitte Irkoutsk pour Oulan Oude. Le trajet me paraît si court cette fois, 8 heures seulement. Nous longeons le lac ; hypnotisant, je détourne à peine le regard.

Oulan Oude — Vladivostok

Le 25 février, 20h47 (GMT+8, Irkoutsk) —  Je suis en route pour Vladivostok. En face de moi, Sergueï, 51 ans. Comme moi, il est parti d’Oulan Oude. Il s’arrête par contre à Khabarovsk ; il descendra donc quelques douze heures avant moi. Encore une fois, la conversation est limitée, ce qui est frustrant, mais ne change bien sûr rien au fait qu’ il est adorable. Nous mangeons nos repas l’un en face de l’autre. Poulet, saucisson, oeufs, tomates… il me propose à chaque fois toutes ses victuailles, sans jamais rien prendre des miennes. Ce n’est pas faute d’essayer !

Le 27 février, 12h37 (GMT+10, Vladivostok) — Sergueï est parti dans la nuit. Ça m’a rendue un peu triste. C’est un sentiment étrange. Je ne sais rien (ou presque) de lui. Pourtant, près de 56 heures de « confinement » plus tard, il m’est devenu familier.

Le trajet touche tout doucement à sa fin… Dans deux heures, je serai à Vladivostok.

Quitter la Russie

Le 4 mars, 10h40 (GMT+10, Vladivostok) — Déjà un mois depuis le premier train à Moscou. En regardant la carte, je n’en reviens pas des distances parcourues. Me voilà désormais à l’aéroport de Vladivostok avec la nostalgie des départs. C’est qu’on s’attache à la Russie… L’avion qui m’emmène au Japon est à propulsion. Dans quelques heures, Tokyo !

— Voyage réalisé en février 2019

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3 Commentaires

  • Répondre Amelie 23 mars 2020 à 5 h 32 min

    Un beau voyage que je rêve de faire un jour. Merci pour ces notes.
    Niveau prix ça donne quoi approximativement comme budget ?

    • Répondre Margaux 23 mars 2020 à 8 h 19 min

      Merci pour ton commentaire ! 🙂

      Alors, j’ai dépensé environ 25€/jour (un peu moins de 800€ pour un mois). Avec ce budget, je ne me suis privée de rien.
      Après, il est bien sûr possible de dépenser moins… ou beaucoup plus 😉 Pour te donner quelques exemples :
      – l’ensemble des trajets en train (platskart) me sont revenus à 195€ ;
      – une nuit en dortoir : 6 à 12€ ;
      – un repas : 2 à 5€ ;
      – une bière le soir : 2-3€ ;
      – une excursion à la journée sur le Baïkal (depuis l’île d’Olkhon) : ~20€.

      • Répondre Amélie 30 mars 2020 à 20 h 32 min

        Super merci beaucoup Margaux ; au plaisir de lire tes autres récits en Russie <3

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